Pourquoi dans les films on s’embrasse avec passion sous la pluie alors qu’en réalité on glisse sur des plaques d’égouts ?

Prison léthargique pour les romantiques du XIXe, passionnante horlogerie pour Francis Ponge ou encore aide précieuse au tragique de Partie de Campagne pour Renoir, la pluie a 1001 façon d’exister et d’être appréciée. Sujet quotidien et emmerde automnale, sa présence ne laisse jamais indifférent.e. Souvent critiquée et dépréciée dans le discours public, elle retrouve pourtant une forme de noblesse dans l’univers fantasmatique du cinéma. Elle arrose les scènes les plus romantiquo-romantique du 7e art. Au milieu des blés dans Match Point, sous un parapluie dans Chantons sous la pluie, à l’envers dans Spiderman, devant des poubelles en étouffant un chat dans Diamant sur Canapé, les personnages de nos films préférés ont l’air d’adorer se bécoter en chopant une pneumonie. Pourquoi ?

Kirsten Dunst et Tobey Maguire (la tête en bas) dans Spider-Man – Sam Raimi (2002)

Article écrit par Lauriane Haumont

Les technicien.ne.s du cinéma le disent : il faut privilégier les scènes au sec. Grue d’arrosage, éclairages complexes, jeu sur l’angle d’obturation, il faut rivaliser d’inventivité et d’arguments financiers pour espérer pouvoir réaliser une scène pluvieuse un temps soit peu potable. Bref, un travail bien casse-tête et pas toujours abordable aux budgets les plus serrés. De fait, si la pluie intervient dans un film, c’est forcément pour une raison.

Peut-être que si la pluie plait autant aux réalisateur.trice.s, c’est parce que son imaginaire tragique et dépressif rend le romantisme encore plus visible. Soyons honnêtes. La pluie, c’est chiant. Les roues des voitures s’y vautrent et ça fait larmoyer le ciel. Qu’est ce qui peut, dans un climat aussi déprimant, donner envie aux amoureux.ses de s’aimer ?

Première hypothèse : le contraste. Tant pis si l’on tombe malade, tant pis si nos vêtements sont trempés, tant pis si ces gouttes tombent en trombe sur nos sublimes minois maquillés, on s’aime et c’est tout ce qui compte. On s’embrasse, on se regarde, on rigole et le tour est joué. Plus rien n’a d’importance tant que nous sommes ensemble, pas même ce tracas météorologique.

Deuxième hypothèse : la pluie comme aquarelle. Si la peinture préfère la brume aux cordes, c’est dû à sa consommation rapide, instantanée. L’émotion nous tombe dessus. La pluie, elle, doit prendre plus de temps. Elle se manifeste au bout d’un tunnel sinueux de sentiments. Elle est la finalité. Elle exacerbe les sensations, les fait se déclarer avec une brûlante passion. La pluie les rend fatales, vitales, humaines et vivantes. La couleur des sentiments apparaît au contact de l’eau. En fait, la pluie dévoile tout avec intensité. C’est sûrement ce déshabillage des sentiments qui donne envie de s’embrasser. Et puis, dans les comédies romantiques, on connaît la chanson. Le couple s’aime, se déchire et s’aime à nouveau. C’est entre ces deux dernières étapes que le déluge intervient. Tout le bagage mélancolique que la pluie mobilise se met au service de cette succession de morceaux d’images tristounettes sur fond de violons popés au brit rock déprimant.

L’un est triste dans sa voiture, l’autre dans un taxi. L’un se sent seul en buvant un verre de vin blanc dans la petite cuisine de sa villa californienne, l’autre en mangeant des crackers dans sont loft londonnien. Les front vibrent sur les vitres embuées des bus, les mains s’égratignent à force de se frotter l’une à l’autre, puis vient la pluie. La pluie dont les gouttes se mêlent au sel des petites larmes qui s’écoulent dans le chemin bleuté de leurs cernes. Le manque leur arrache le bide. Drew Barrymore se jette sur Adam Sandler et Ryan Gosling attrape le visage de Rachel MacAdams. La pluie prend son temps, fait attendre la pellicule puis éclate en happy-end. C’est pour cela que le cinéma lui va si bien.

Troisième hypothèse : la pluie suspend le temps. Premier réflexe que l’on a lorsqu’elle se met à tomber : s’abriter. Le quotidien se paralyse et fonce tête baissée entre quatre murs. Au cinéma, c’est la même chose. Les portes cochères se transforment en eldorado où se réfugient des corps frigorifiés. Les rues vidées de leur vie, la pluie prend toute la place. Apparaît soudain un idiot à peine couvert d’un imper s’époummonant pour dévoiler ses inclinations. Sous une grisaille battante, il dévie la trajectoire des larmes célestes parce qu’aucune raison ne semble rivaliser avec le désir d’un contact embrasé entre deux bouches trempées. Andie MacDowell l’a fait dans Quatre mariages et un enterrement et elle a hameçonné Hugh Grant. Même Moose a réussi à séduire Sophie dans Sexy Dance 2 grâce à ce move aquatique. Si eux l’ont fait, alors tout le monde doit le faire. Tout le monde doit se saisir de ces instants suspendus pour jouer sa vie sentimentale.

La pluie n’est pas qu’un prétexte au romantisme. Sa présence se décline sous un milliard de symboles. Mais force est de constater que, dans la fabrique à fantasmes qu’est le cinéma, sa présence se positionne comme inaliénable à l’expression des sentiments. Et quel sentiment plus fort sinon l’amour?

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