Le retour en force de la “bimbo”, et ce que ça dit de notre société

Récemment, j’ai regardé La Revanche d’une blonde (titre original Legally blonde) pour la première fois. Il faisait partie de ces classiques du genre qui manquaient à mon palmarès. Pour ceux qui ne connaissent pas, La Revanche d’une blonde est une comédie américain sortie en 2001 avec en rôle principal Reese Witherspoon. Le film raconte l’histoire d’Elle Woods, jeune femme à priori très portée sur son physique : belle, apprêtée et très blonde. Elle ne porte que du rose (ou presque) et ne se sépare jamais de son petit chiwawa. 

Crédits photo : Legally Blonde, Robert Luketic (2001)

Article écrit par Emmanuelle Faguer

Alors qu’elle pensait être demandée en mariage, son petit-ami Warner la quitte au début du film parce qu’elle est « trop blonde ». Il part étudier à Harvard et la laisse en plan. Elle trouve rapidement la réponse à son problème : postuler dans la même université que lui pour prouver à Warner qu’elle est une fille digne d’être épousée ! Le film est une série d’obstacles qu’Elle va surmonter jusqu’à devenir une brillante avocate. 

Par-delà le genre convenu du film romantique où tout est bien qui finit bien, Legally blonde évoque de nombreux sujets intéressants, comme le cliché sur les apparences. Tout le monde (y compris les femmes) prend Elle Woods pour une gourde, alors qu’elle finit major de promo. 

Le message féminisme du film sur l’acceptation des différences est longtemps passé au second plan, mais Elle Woods est enfin reconnue comme une icône féministe : oui, on peut porter une attention particulière à son apparence et être intelligente. Être ambitieuse et porter des robes roses. Cette acceptation de la femme ultra féminine va de pair avec un mouvement né sur les réseaux sociaux, le #Bimbotok où des femmes prennent leur revanche sur tous les clichés associés à la bimbo. 

La bimbo devient alors une femme qui milite, prend position et envoie bouler le patriarcat. 

La « bimbo » : à l’origine du cliché stéréotypé 

Le terme « bimbo » naît autour des années 1920 pour qualifier une personne peu intelligente, à la vertu douteuse. Ce qui est intéressant de constater, c’est qu’à l’origine, bimbo (qui est un mot italien) qualifie tout autant un homme qu’une femme peu intelligente. Mais la culture populaire n’a retenu que la femme. Vous avez déjà entendu un homme être traité de bimbo ? Non, évidemment. How surprising.

Le cinéma des années 40, notamment à Hollywood, popularise le concept de la femme légère, frivole, sexuelle. Les comédies américaines se peuplent de ces blondes écervelées à la voix de petite fille. On les oppose aux « femmes fatales » des films noirs : des brunes dangereuses qui amènent un pauvre homme à sa perte. 

Marilyn Monroe devient la figure incontournable de ces films avec la sortie en 1953 du film « Les hommes préfèrent les blondes » d’Howard Hawks. Elle y joue une jolie danseuse qui aime les hommes riches et les diamants. Le film devient un classique, connu surtout pour la scène durant laquelle Marilyn chante le morceau ultra célèbre « Diamonds are a girl’s best friend ». La suite de la carrière de l’actrice confirme son statut de bimbo : Comment épouser un millionnaire (1953) Sept ans de réflexion (1955), Certains l’aiment chauds (1959), Le milliardaire (1960). Elle ne joue que des jeunes femmes idiotes qui tombent amoureuses d’hommes riches. Et Marilyn Monroe souffre de cette image. Ses mariages ne durent pas, ses relations s’essoufflent. Elle est un fantasme et n’en sort jamais. Elle se suicide à 36 ans avant d’avoir pu exister autrement.

Dans les années 90, une autre femme devient une figure hyper sexualisée, une bimbo d’une autre génération : Pamela Anderson, la star de la série Alerte à Malibu. Pamela est belle, jeune et pose pour Playboy à des dizaines de reprises. Elle est attirée par des bad boys notoires (son ex-mari Tommy Lee a été reconnu coupable de violences conjugales). Elle est très sexualisée dès le début de sa carrière, que ce soit à l’écran, dès qu’elle apparaît dans un talk-show ou sur une couverture de magazine. Sa carrière est entachée par un événement qui est le sujet de la série diffusée en ce moment sur Disney + : le vol de sa sextape, tournée durant son voyage de noces. Pamela devient alors le produit d’un fantasme : l’actrice sexy aime filmer ses ébats, pas vraiment étonnant vu qu’elle pose nue pour Playboy. Voilà ce que le monde entier pense. On supposera même que c’est elle qui l’a diffusée pour faire sa publicité. Il faudra des années pour comprendre à quel point ce vol a été un traumatisme pour la comédienne, un viol profond de son intimité. Cette diffusion a façonné à tout jamais l’image que le public avait d’elle : une femme sexuelle, et rien de plus. Et cette image lui collera à la peau toute sa vie.

En effet, en 2016, Pamela se rend à l’Assemblée Nationale pour plaider la cause de la souffrance animale devant un parquet d’hommes politiques. Le sujet est le foie gras. Son discours n’est pas écouté, son propos pas entendu. À la place, les députés ne feront que commenter son physique. L’homme politique Frédéric Nihous, président de Chasse, pêche nature et traditions, twittera même « #PamelaAnderson Une dinde gavée au silicone parade à l’assemblée contre le gavage des oies… Quelle farce ! Qui en sera le dindon ? » Et le député Philippe Gosselin, membre du parti Les Républicains, en dira « Elle a des arguments que d’autres n’ont pas. C’est certain. Ça serait pas la même chose avec Marceline Dupont. » Voilà. Pour eux, Pamela Anderson, c’est un corps, un physique qui n’a pas sa place dans un endroit aussi sérieux que l’Assemblée Nationale

On en vient donc toujours au même problème : la sexualité. La bimbo dérange parce qu’elle assume son désir et qu’elle ne cache pas son corps. Elle est une figure subversive. Les hommes ne savent pas dans quelle catégorie les mettre : elles ne sont pas dignes d’être des épouses, elles ne sont pas prises au sérieux quand elles s’expriment, alors elles restent des fantasmes. 

Le mea culpa aux icônes du passé

Deux documentaires ont permis de réécrire des histoires que tout le monde pensait connaître : This is Paris, qui revient sur la notoriété de Paris Hilton, de ses débuts à son ascension fulgurante. Le documentaire insiste sur un point important : la diffusion de sa sextape sans son consentement a été vécue comme un viol, explique-t-elle. Exactement comme Pamela Anderson. 

Et le documentaire Framing Britney Spears, qui revient sur la tutelle forcée que la chanteuse subit depuis 2008 par son père. Le film retrace également la violence dont elle a été une victime toute sa carrière. Jugée trop sexy et provocante quand elle était jeune, puis une mauvaise mère harcelée par les paparazzis, jusqu’à une star cinglée qui se rase la tête. Le documentaire propose un nouveau regard sur la souffrance de la chanteuse et le sexisme du show business.

#Bimbotok ou et la réinvention de la bimbo

De nos jours, la nouvelle génération revendique une réappropriation du corps : qu’on soit une femme blanche, racisée ou une personne non-binaire. Et la bimbo est un moyen de s’emparer de ces clichés pour raconter l’histoire d’une libération sexuelle.

La bimbofication inclut également les minorités raciales. La rappeuse Cardi B revendique une sexualité de l’outrance. La chanteuse assume son passé de strip-teaseuse : dans des interviews, elle explique avoir adoré ce métier, dont elle n’a aucunement honte. Ses tenues, son maquillage, sa coiffure, sa façon de danser, les paroles de ses chansons… tout est pensé dans une esthétique de l’outrance, une réappropriation subversive de son propre corps. Si elle dérange certains par ses propos jugés vulgaires, elle est aujourd’hui la rappeuse la plus rentable et connue au monde. 

À l’ère des réseaux sociaux, de nombreuses influenceuses revendiquent appartenir à une nouvelle génération de bimbos. Cette trend connaît un important succès sur Tiktok sous le nom #Bimbotok. 

L’idée : réconcilier les représentations sexistes associées à la femme hyper apprêtée avec le nouveau féminisme. Cela va avec l’idée d’accepter toutes les femmes et recréer une sororité divisée par le patriarcat : les femmes trop sexuelles étaient des mauvaises filles, pas dignes d’être de « bonnes féministes ». La bimbofication entend rétablir cette injustice. 

@chrissychlapecka BIMBOS, RISE 💖‼️ #bimbo #bimbotok #fyp #ily #ihatecapitalism ♬ Blue Blood – Heinz Kiessling & Various Artists

Et cette bimbofication ne se limite plus qu’aux femmes blanches et blondes : on parle de himbo pour les hommes, et nimbo pour les personnes non-binaires

Chrissy Chlapecka est une influenceuse aux 4.2 millions d’abonnés sur Tiktok. Elle joue des clichés associés à la « bimbo » pour raconter une nouvelle féminité : de sa voix nasillarde qui rappelle Paris Hilton à ses tenues très inspirées d’Elle Woods : tout est rose, court, décolleté. Mais non, elle est ni stupide ni là pour plaire aux hommes. Les messages sont engagés, modernes : habille-toi comme tu l’entends, défends les causes qui te tiennent à cœur, et si tu es pro-Trump, dégage ! Ses vidéos ont des dizaines de millions de vues et entendent bien renverser les idées reçues. 

En conclusion : une femme est libre de choisir la façon dont elle veut disposer de son corps et de sa sexualité. Et la bimbo symbolise cette libération. Donc elle dérange. 

Qu’elle veuille s’exposer ou se cacher. Porter des faux-ongles et des robes roses. Parler de sexualité dans ses chansons. Ce sont ses choix. C’est pour cela que cette bimbofication est si essentielle et nécessaire. Elle est un corps qu’on ne peut pas retenir, elle n’appartient qu’à elle-même.

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