Irrésistible. La machine à l’épreuve du désir, chez Thomas Guillemet

Salon de Montrouge, 30 octobre 2021. Je suis apostrophé par ces quelques mots « SEND NUDES, I’M SAD » inscrit en lettres capitales sur des caissons lumineux. Il s’agit de la section du salon réservée à Thomas Guillemet, surchargée d’objets : des écrans, des images éclairées au néon et des assemblages en céramique, cordes et latex recouvrent des impressions collées sur la totalité de la surface des cimaises. Certains empruntent leurs courbes et leurs dimensions aux sextoys, d’autres aux accessoires BDSM. Un des écrans diffuse en boucle une animation futuriste, comprenant un numéro de téléphone, auquel il est possible d’envoyer un SMS pour engager une conversation avec une intelligence artificielle. Qu’ils soient présents physiquement, modélisés en 3D ou photographiés, les différents éléments sont en situation d’intrication complexe, à la manière de ces entrelacements de lanières de cuirs qui sortent puis rentrent par la bouche d’un des masques exposés. 

SEND NUDES, I’M SAD, Salon de Montrouge, 2021, photo : Romain Darnaud

Article écrit par Théo Diers

Quelques mois plus tard, je retrouve ces mêmes objets dans l’atelier de Thomas, à Auvers-sur-Oise. J’avais besoin de creuser la discussion que l’on avait entamée lors du salon et qui m’avait semblé cacher une pratique plus riche et complexe. Aussi, parce que l’œuvre de Thomas résonnait chez moi à plusieurs endroits : les sujets de l’art-science, mais aussi du numérique et des sexualités y étaient présents et traités d’une manière singulière, nourrie d’un travail poussé de recherche. 

À la croisée de tous ces flux 

C’est donc avec tout cela en tête que je suis entré un jour de février dans cet atelier, situé sous les combles d’un logement d’artiste, illuminés par une grande baie vitrée. Des poutres traversent l’espace et le tout est peint en blanc. Des dizaines de céramiques sont disposées sur une table au centre et des chutes de cuir sont suspendues à cheval sur l’une des boiseries, ainsi que différentes sections de corde. Je reconnais les panneaux de la dernière installation, démembrée et répartie aux quatre coins de la pièce. Des plaques en grès sont posées les unes contre les autres sur le sol, d’autres encore dont la surface a été imprimée sont disposées sur un établi en retrait. Dans un des coins, juste à l’endroit où le plafond incliné oblige à se pencher, un traceur. Du côté opposé, d’autres céramiques emballées sont déballées par Thomas, et nous entamons la conversation.  

Cerné de ces accumulations de matières, il m’explique sa manière de travailler. C’est avant tout un long travail d’assimilation qui mène à la formation de ces objets hybrides. Le jeune artiste s’est rendu attentif à ce qui se passait sur internet, a épluché les sites pornographiques et les forums, à la fois de gamers mais aussi d’échange de services sexuels, et s’est même engagé à certains moments dans des conversations anonymes. Un véritable intérêt s’est développé chez lui pour ce qu’il pourrait appeler les « mutations du désir érotique », le « néoporno ». Son travail se situe précisément à la croisée de tous ces flux, pour la plupart numériques, qu’il ingurgite et dont il fait naître des modélisations et des assemblages chimériques. 

Afin de créer ces nouvelles formes, Thomas s’inspire de la manière dont sont dessinés les sextoys, leur lien avec la mécanique anatomique, et fait appel à de nombreux codes de la sphère pornographique. Par exemple, les caractères 4K et VR sont une citation de la manière dont les vidéos pornographiques sont référencées, signe d’un rapport de plus en plus technologique à la chose érotique. La pratique de l’ASMR, elle, se retrouve dans les rideaux de faux ongles, assemblés longuement et patiemment par Thomas, et symbolisant également précisément l’endroit de contact entre le corps et l’écran. Enfin, l’emoji représentant une rose utilisée sur les sites d’escorts comme métaphore d’une monnaie d’échange, est incarné par ces pétales figés dans la résine epoxy de certaines parties de l’installation. 

Ces différents exemples rapprochent SEND NUDES, I’M SAD de ce que pourrait être le rendu esthétique d’une observation sociologique des sexualités contemporaines. Un rendu toutefois biaisé, car les objets sont détournés, devenus inopérants. En effet, on s’imagine mal utiliser ces sextoys, du fait de leur fragilité ou de leurs formes complexes. Pourtant, ce qui est frappant dans la pratique de Thomas, ce sont ces efforts répétés qui convergent vers la création matérielle. Il y a en effet cette volonté de donner présence à des phénomènes latents, d’opérer cette translation du numérique à la matière. Thomas revendique un protocole de création manuel, qui prenne pleinement le temps dont la matière a besoin, et qu’il réalise pour la majeure partie seul. Il s’agit d’incorporer une valeur artisanale à ses œuvres en conservant la possibilité que les choses soient imparfaites, en opposition à un mode de faire technologique qui tendrait, lui, vers une perfection. 

Portrait de Thomas Guillemet dans son atelier à Auvers-sur-Oise, 2021, photo : Romain Darnaud

Une relation de résistance

Cela a longtemps participé du rapport que Thomas entretenait avec la machine. En effet, au cours des premières années du développement de son travail, il nourrissait une relation contrariée à celle-ci. Que ce soit dans les domaines de l’impression, du numérique ou du  langage, beaucoup de ses projets précédents mettaient l’accent sur le sabotage, comme la série Dysfordance (2014-2021) à l’origine du graphisme de l’exposition go canny! à la Villa Arson en 2017, ou bien sur la mise en place de stratégies de micro-résistance, comme dans le projet Bored At Work (2017) présenté au CNEAI. 

D’autres installations, elles, mettaient en exergue l’incohérence et l’absurdité des technologies numériques comme Il est urgent que le projet programme (2019), ou bien alimentaient une résistance plus mécanique à la machine en empruntant notamment à l’esthétique glitch. C’est le cas de nombreux travaux d’impressions désaxés qui accompagnent encore aujourd’hui la plupart des installations de Thomas.

Toutes ces stratégies mises en place et éprouvées dans les dispositifs de l’artiste étaient motivées en quelque sorte par une peur des machines, et notamment par la crainte d’en devenir une soi-même. C’est en ce sens que l’on retrouve souvent dans la pratique de Thomas une envie de tromper ou du moins de crypter les messages pour les détourner d’une compréhension qui serait automatique, instantanée. C’est d’ailleurs précisément le propos de la série continue Bot or not to bot (2014-2021), compilation d’impressions présentes dans chaque installation de l’artiste, sur lesquelles des motifs inspirés des captcha se superposent les uns aux autres et deviennent illisibles, comme une manière d’empêcher que les œuvres ne soient accessibles trop facilement afin d’opposer une résistance à nouveau. 

Construire une capacité d’adaptation

Pourtant, les dernières installations de Thomas dont SEND NUDES, I’M SAD semblent tout à fait à l’opposé de l’idée de résistance. Il s’agirait d’ailleurs plutôt de laisser-aller. En effet, en intégrant largement la notion de désir, Thomas est à présent à la tête d’un corpus d’œuvres qui nourrissent, et même abondent dans le sens d’une complémentarité voire d’une hybridation possible avec la machine. Ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est que c’est au moment où Thomas prend en compte les pratiques du désir qu’il arrive précisément à construire une capacité d’adaptation, et à en proposer des formulations. Cela rejoignant par ailleurs les théories philosophiques qui définissent le désir comme une énergie transformatrice. 

Il faudrait que je cessasse vivre pour cesser de vous aimer, Jeune Création à la Fondation Fiminco, 2021, photo : Romain Darnaud

C’est aussi nécessairement à travers une approche plus charnelle que l’on arrive à une possibilité de mutation. Si la question de l’humain avait toujours été présente dans les obsessions de Thomas, elle y était uniquement en négatif, comme une opposition dichotomique à la machine. À présent, le rapport au corps est nettement plus assumé et la recherche d’hybridité farouche. En effet, Thomas me confie qu’un des axes de ses recherches formelles du moment, pour poursuivre dans cette direction, serait de créer une forme robotico-érotique voire pornographique fantasmée, qui ne comporterait aucun référentiel humain ou anatomique. Cela rejoint l’idée de transmachinisme qu’il défend, notion parente quoiqu’opposée au transhumanisme, en cela qu’il s’agirait d’accepter que la machine nous préexiste, et ainsi de faire le choix de nous y adapter ; plutôt que d’essayer de dépasser les facultés humaines dans des entreprises vaines et stériles. 

Ce qui est riche également chez Thomas Guillemet, c’est que l’on se retrouve à explorer des endroits finalement très peu éloignés de ceux décrits par Donna Haraway notamment, mais en empruntant le chemin de la machine, et non pas nécessairement en venant d’une approche féministe. Ainsi, la manière dont il traite ces sujets est résolument contemporaine, car le rapport au numérique y entretient nécessairement un rapport au genre. Son travail est alors lui aussi hybride ; et il est particulièrement intéressant d’un point de vue critique d’observer un jeune plasticien contemporain intéressé avant tout par le numérique, basculer à présent vers des questions de genre et de sexualités. 

Peut-être qu’une révolution a eu lieu

Cela est marqueur de notre moment contemporain, au sein duquel la porosité des discours est parfois plus évidente. Thomas, qui a aujourd’hui 32 ans, s’est lui-même mis au contact de ces discours à travers ses recherches. Elles l’ont également amené à témoigner du rapport ordinaire qu’entretiennent les nouvelles générations au mélange des désirs et des technologies. Nous terminons en effet notre discussion en évoquant la relation qu’a la Gen Z à la virtualité, et de la propension beaucoup plus évidente qu’elle aurait à la mutation. 

Effectivement, peut-être qu’une révolution a eu lieu en dix ou quinze ans. D’un internet open source où il s’agissait à la fois de liberté totale et d’invention de soi, que Thomas regrette – et qui était aussi le cœur de l’exposition I have done things here i couldn’t do elsewhere qu’il avait curatée en 2019 au 6B – nous sommes passés à un internet où règnent les régulations et l’identité formelle ; pour enfin revenir aujourd’hui à un paradigme du métavers, sans doute capable de redéfinir à grande échelle ce qu’est le rapport à soi et de reparamétrer les modes d’hybridation avec la machine.  

On voit donc se succéder des moments de résistance et d’adaptation entre l’humain et la machine, que la pratique de Thomas, au contact des discours les plus contemporains, traduit particulièrement bien. C’est d’ailleurs sur le sujet du changement climatique et de l’environnement que le jeune artiste travaillera ensuite, avec un projet pour les États-Unis. L’idée sera de faire interagir les data-centers étatsuniens avec leur milieu botanique proche, à l’aide d’un long travail de recherche et de collecte d’informations. 

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