Le génie masculin dans l’art ou comment entretenir la mythologie des hommes toxiques

Si vous habitez à Paris, vous avez sûrement aperçu un peu partout des publicités pour l’exposition « Picasso-Rodin » qui se tient actuellement au Musée Picasso. Cette unique rétrospective (il est vrai que Picasso, on le voit si peu…) entend réunir pour la première fois deux monstres sacrés de l’art : Pablo Picasso et Auguste Rodin.

Les peintres Picasso (à gauche), Pierre Brune (au centre), et Eudaldo (deuxième plan à droite) à Céret dans les années 1950 – Michel-Georges Bernard

Article écrit par Emmanuelle Faguer

Cette exposition est présentée comme un « évènement » qui confronte deux artistes révolutionnaires en montrant à quel point ils se complètent. Il n’est pas nécessaire de rappeler le parcours des deux hommes tant leur popularité est mondiale. Ils jouissent du privilège d’avoir tous deux leur propre musée dans la capitale et sont constamment l’objet de rétrospectives en France et partout dans le monde.

Pourtant, de nos jours, le caractère obsessionnel et toxique des deux hommes est connu. Picasso, clairement misogyne, faisait subir sur son entourage une pression physique et psychologique. Il utilisait les femmes pour les détruire sur la toile. Les centaines de tableaux déstructurés témoignent de son mépris et même de son dégoût pour elles. Deux de ses compagnes, ainsi qu’un de ses fils et petit-fils se sont données la mort. L’univers l’entourant était toxique, saturé par le besoin d’allier la création et l’exploitation.

Quant à Rodin, on connait tous sa relation extra-conjugale avec la sculptrice Camille Claudel, relation qui inspire mutuellement leur art pendant de nombreuses années. On réduit très souvent Camille Claudel à Rodin, comme si sa vie d’artiste n’existait qu’avec lui. Leur relation permet aujourd’hui d’offrir un bel exemple de domination artistique, surtout quand l’un se fait « pygmalion » de l’autre. Rodin, connut pour entretenir des relations avec nombreuses de ses modèles, était lui aussi un « homme à femmes ». L’un est devenu un artiste de renom très respecté de son vivant et le sculpteur le plus connu de France. L’autre, Camille Claudel a fini sa vie dans un hopital psychiatrique, abandonnée de tous, dans le dénuement le plus total. Il a fallu 50 ans, un livre, un film et un musée (en dehors de Paris) pour qu’elle jouisse d’une réhabilitation. Mais sa notoriété n’a rien à voir avec celle de Rodin.

C’est intéressant de voir que ce qui a poussé à l’exclusion de Camille Claudel (à savoir ses excès et sa différence) permet d’entretenir le mythe chez certains artistes masculins. Prenons Vincent Van Gogh par exemple, dont la courte existence est jalonnée par les troubles et les séjours en hôpitaux psychiatriques. Van Gogh meurt dans le dénuement, comme Claudel. Pourtant, son caractère torturé fascine toujours autant. Tout le monde admire sa résilience et les souffrances qu’il a endurées. Je ne suis pas certaine que tout le monde connaisse et admire Camille Claudel. On l’a traitée de folle pendant un demi-siècle. Alors qu’on a érigé Van Gogh en génie mal compris dès son vivant.

Pourquoi dans l’art, le « génie » est-il essentiellement masculin ? Pourquoi les hommes s’épanouissent beaucoup plus dans ce domaine en dépit de leurs travers et des souffrances qu’ils causent ?

La première tentative d’explication est la suivante : on aime à ce que nos artistes – masculins – soient des hommes torturés, empêtrés de démons incontrôlables : qu’ils soient « hors normes ». Paul Verlaine est l’un des poètes les plus célèbres et célébrés de notre littérature, archétype du poète maudit, destiné à sombrer. Il boit beaucoup et multiplie les violences sur son entourage (notamment sur sa mère qu’il tente de tuer à plusieurs reprises). Il finit sa vie dans la misère, complètement alcoolique. Pourtant, Paul Verlaine est toujours l’un des poètes français les plus connus et enseignés.

On aime un peu moins quand les femmes artistes sont aussi complexes : on parle moins d’elles, on connait moins leur art, on respecte moins leur parcours. Alors on va me dire « mais attends, et Frida Kahlo ? » Comme si une femme artiste au destin tragique suffisait à faire de cette exception une règle. Non, les femmes sont plus facilement des victimes que des génies. Victimes de leur maladie (une folie qu’on ne peut souvent ni soigner ni expliquer), de la pauvreté, et des hommes. Elles sont des ensorceleuses dont il est difficile de dénouer le vrai du faux, le talent de l’imposture.

La peintre italienne Artemisia Gentileschi (1593-1656) est un bon exemple de cette injustice. Peintre de la cour reconnue et respectée, son début de carrière est entaché par le viol dont elle a été victime par le peintre Agostino Tassi, son professeur privé. Encore de nos jours, les historiens débattent sur la véracité de cette affaire : ont-ils été amants ? L’a-t-elle aimé ? Ou a-t-elle été violée ? Débat qui semble impensable, surtout quand il existe un témoignage très précis de son viol. Elle a été soumise à un procès long et humiliant où elle a été torturée pour déterminer si oui ou non, elle avait été violée. Tassi a été reconnu coupable et condamné à l’exil, mais il n’a jamais quitté Rome et a continué à créer. Et Artemisia est devenue « cette femme peintre violée ». Il faut attendre le XXème siècle pour qu’elle soit connue et réhabilitée. Encore un exemple de carrière de femme entachée par la domination masculine.

Sacrer des hommes violents de « poètes maudits » et des artistes misogynes de « génies torturés » masquent le véritable nom qu’on leur donnerait s’ils exerçaient dans d’autres professions. L’art excuse, tout simplement. Les César 2020 l’ont montré en offrant le César du meilleur film à un homme reconnu coupable d’agression sexuelle. L’art a trop longtemps protégé des comportements transgressifs et criminels. Peut-être que tout part de la définition du génie. La plus connue est celle donnée par Kant, pour qui le génie est « la disposition innée de l’esprit par laquelle la nature donne les règles à l’art ».

Les créateurs sont au-dessus du commun des mortels. Les condamner pour leurs crimes, c’était les empêcher de créer. Et les censurer, se priver de leur(s) création(s). Idée impossible et impensable. L’art doit nous élever, non nous rabaisser. Et ce sont des hommes qui régissent la société et inventent les lois. L’art a donc subi le même sort. Favorable seulement aux hommes qui créent.

Liens utiles :

  • « Artemisia Gentileschi, une femme dans l’histoire de l’art »

https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-l-histoire/artemisia-gentileschi-une-femme-dans-l-histoire-de-l-art

  • « Picasso, séparer l’homme de l’artiste » 

https://www.venuslepodcast.com/episodes/picasso%2C-séparer-l’homme-de-l’artiste

  • « Camille Claudel : De l’atelier à l’asile » 

https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-l-histoire/camille-claudel-de-l-atelier-a-l-asile

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