Le chagrin d’amitié ou comment composer avec la fin d’une amitié

Quand on parle d’une peine de cœur, on fait en général référence aux relations amoureuses. Rarement, à l’amitié. Pourtant la fin d’une amitié peut provoquer le même sentiment de vide, la même tristesse, qu’un chagrin d’amour. 

Article écrit par Emmanuelle Faguer

On aime d’amitié, comme on aime d’amour. Un état peu traité et souvent minimisé face aux – dévastateurs ! – sentiments amoureux. Pourtant, les philosophes nous parlent de l’amitié depuis des millénaires, notamment Aristote qui a beaucoup écrit sur le sujet. Et si nous considérions enfin nos histoires d’amitié comme des histoires d’amour ? Comment, le cas échéant, survivre à la fin d’une amitié ?

La surreprésentation de l’amour : et l’amitié dans tout ça ?

Depuis que la fiction existe, l’amour a été érigé au-dessus de tous les sentiments : c’est le plus intense, le plus puissant. Celui pour lequel on déplace des montagnes, on part en guerre, et on se meurt : Madame de Tourvel se laisse mourir des suites de sa liaison avec Valmont dans les Liaisons dangereuses. Ariane et Solal se suicident parce que leur amour les consume dans Belle du seigneur. Pâris est prêt à renier sa patrie et entrer en guerre pour les beaux yeux d’Hélène dans L’Iliade… Bref, les exemples sont nombreux. 

L’expression « mourir d’amour » est assez révélatrice de cet état, et du cliché qui l’entoure. L’amour total a quelque chose de fascinant. Et les amants maudits deviennent des héros poétiques. De Roméo et Juliette à La princesse de Clèves… sans parler du cinéma qui regorge d’histoires tragiques et de comédies romantiques à l’eau de rose, l’amour est le but ultime de l’épanouissement d’un être humain. En trouvant sa moitié, une personne devient complète. Et l’amitié, dans tout ça ?

… Et si nos grandes histoires d’amour étaient des histoires d’amitié ?

Aristote, dans Éthique à Nicomaque, nous dit ceci : « sans amis, personne ne choisirait de vivre ». C’est vrai, imaginez un instant de vivre sans ami.e.s, sans potes, sans meilleurs copains ? On peut passer (du moins pour certains) des années sans histoires d’amour. Certain.e.s sont même très heureux seul.e.s. Mais peut-on vivre sans amis ? 

Réponse : Non ! La vie serait triste, même carrément nulle si nous n’avions pas d’ami.e.s avec qui la partager. Nous n’aurions personne avec qui rire, pleurer, sortir, boire et voyager. À force d’ériger l’amour en valeur absolue, on en oublie l’amitié, une forme d’amour détachée de l’attirance physique.

Dans l’amitié, la liberté est acquise dès le début. Pas de « nous ». Rien ne nous oblige à être ami.e avec cette personne. Et comme le désir charnel est (normalement) inexistant dans cette relation, on rompt plus facilement une amitié qu’une relation amoureuse.

Aristote définit l’amitié (la Philia) comme étant l’affection qui fait que nous aimons quelqu’un pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il nous apporte. 

Le philosophe distingue trois types d’amitié ; deux imparfaites : l’amitié utile. Elle vise à tirer profit de la fréquentation d’autrui. Elle n’est pas méprisable car elle rapproche des personnes différentes, mais cette amitié s’évapore avec l’absence d’intérêts. Et l’amitié plaisante, fondée sur l’agrément, propre à la jeunesse. Elle rapproche des individus poussés par la recherche du plaisir et devient déplaisir quand ce plaisir s’évapore.

Selon Aristote, la seule vraie amitié est la troisième : l’amitié vertueuse, entre « ceux qui se ressemblent en vertu ». Nous en avons besoin pour devenir une meilleure personne, mais seulement si cette relation est fondée sur l’admiration et le respect, et non l’intérêt. Aristote en fait un des fondements de la civilisation.

En résumé : nous aimons nos amis parce qu’ils nous aident à grandir et devenir la meilleure version de nous-même. La psychologue Anne-Laure Buffet a dit que « La relation amicale est une forme de relation amoureuse » (Propos recueillis lors de l’émission « Le chagrin d’amitié », France Inter, 23 Juillet 2020) parce qu’on se projette avec l’autre. On est également plus honnête qu’en amour, cela peut donc expliquer son déchirement parfois brutal quand cela se termine. En effet, nos amitiés ne sont pas éternelles. Nous évoluons dans la vie, et nos amitiés évoluent avec nous.

 La fin d’une amitié : Que cela signifie sur nous ? Et comment s’en remettre ?

Il peut avoir plusieurs raisons à la fin d’une amitié : La distance pour commencer, un déménagement va, par la force des choses, vous éloigner de vos amis. C’est naturel, et vous ne pouvez hélas rien y faire. 

Ensuite, il y a l’amitié de longue date, celle que vous maintenez depuis tellement d’années que vous vous demandez encore ce que vous avez en commun. Parfois, vous ne vous y retrouvez plus vraiment, mais ça dure par habitude. La laisser doucement s’arrêter, sans séparation brutale, est souvent la meilleure des décisions. En acceptant que l’on grandit ensemble mais que l’on prend des chemins différents.

Enfin, il y a des ruptures aussi violentes que des séparations amoureuses. Elles arrivent soudainement et nous chamboulent. Parfois, c’est quand nous prenons conscience que notre amitié est toxique, ou tout simplement quand nous entrons dans une phase de notre vie qui exclut l’autre. 

Pour l’écrivaine Kéthévane Davrichewy « C’est très dur de se remettre d’un chagrin d’amitié. C’est une blessure extrêmement profonde et ça dure longtemps, d’autant plus qu’au départ on pense que c’est rien. Je ne sais pas pourquoi on prend beaucoup plus en compte les conflits familiaux et les ruptures amoureuses. »  (Propos recueillis lors de l’émission « Le chagrin d’amitié », France Inter, 23 Juillet 2020)

Et si on essayait d’accepter ce chagrin amical comme une peine de cœur ? Tout simplement. Il faut donc la digérer à la manière d’une déchirure amoureuse. Avec du temps, en faisant son deuil de cette personne, mais également de la personne que l’on était au sein de cette amitié. Accepter de passer à autre chose, c’est aussi laisser de la place à de nouvelles rencontres.

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