Abonné à Netflix ou amateur de séries, la dernière innovation de la plateforme qu’on ne présente plus (sauf peut-être si vous avez plus de cinquante ans) ne vous a sans doute pas échappée : Bandersnatch.

Black Mirror - BandersnatchArticle écrit par Alexis Tillieu

Pour les autres, commençons par une mise à jour rapide : Black Mirror est une série diffusée depuis 2011, et produite à partir de 2016 par Netflix. Le pitch est simple : chaque épisode est indépendant des autres, et plonge le spectateur dans un futur plus ou moins proche dans lequel les technologies ont mené l’homme à sa perte. La fin est souvent tragique, avec un individu ou groupe d’individu victime des dérives de ce que nous voyons aujourd’hui comme un progrès incontestable (sauf si vous avez plus de cinquante… ah non je l’ai déjà dit ça). Une série réflexive et à succès donc, mais qui ne réinvente rien. Qui ne réinventait plutôt, puisque le dernier épisode, Bandersnatch, a révolutionné notre manière de regarder et vivre les séries. À différents moments de l’intrigue, le personnage principal, Stephan, est confronté à des choix. Mais là où l’on subit en général les décisions des scénaristes (à grand renfort de « mais pourquoi il a fait ça ? Il va mourir le con… »), c’est cette fois à nous, spectateur, de décider de l’intrigue. Deux choix apparaissent alors à l’écran, et on a dix secondes pour choisir. En fonction de notre décision, l’intrigue s’adapte et amène à différentes fins, selon le chemin que nous avons emprunté.

Un coup des francs-maçons ?

Les premières minutes sont assez intéressantes, on découvre une nouvelle manière de regarder et de vivre la série. Pas question de regarder son portable ou de cuisiner en même temps : on se sent acteur et impliqué dans l’histoire, et les dix secondes pour prendre la décision semblent parfois bien courtes. Mais au bout d’un moment, une question s’impose dans mon esprit : « qu’est ce qu’essaient de me dire les scénaristes ? ». Difficile d’expliquer les enjeux, qui évoluent radicalement en fonction des branches scénaristiques que l’on emprunte, mais à plusieurs reprises est évoqué le thème de la manipulation. Dans plusieurs scénarii, on se retrouve avec un Stephan qui a perdu son libre arbitre.

Alors en bon jeune du XXIe siècle, je vais voir sur Twitter ce qu’en pensent les autres spectateurs. Je suis surpris de voir que le message retenu par la plupart des personnes commentant le sujet c’est la théorie du complot, l’idée selon laquelle eux aussi pourraient avoir perdu leur libre arbitre. Mais je ne crois pas en cela. Ne perdons pas de vue que l’on sort de quatre saisons d’intrigues finement pensées autour de dangers réels et de dérives que l’on vit déjà (je pense notamment au système de notation entre citoyens qui pourrait être mis en place en Chine). Est-ce qu’après des épisodes aussi visionnaires, les scénaristes de Black Mirror auraient fait de l’opus qui va rentrer dans l’Histoire une pseudo-morale sur une théorie du complot à deux balles ? Non, je ne pense pas.

Prisonniers de notre propre scénario ?

Twitter ne me sera donc d’aucune aide sur ce coup. La tuile, va falloir faire marcher son cerveau. Voici donc ce que j’en pense : après les premières dizaines de minutes où l’on trouve quand même ça bien marrant de découper son père en morceau et de se jeter d’un balcon pour voir ce que ça fait, il arrive un moment où, las, on finit par essayer de faire en sorte que Stephan atteigne son rêve (à savoir : sortir son jeu vidéo, de préférence sans mourir ou finir en prison). Et après plusieurs heures à enchainer les échecs et les fins parfois improbables, on est donc d’autant plus frustrés que Stephan semble condamné à rater sa vie. Quand on est étudiant, ça n’est pas un sentiment inconnu, surtout lorsque l’épisode sort en pleine période de partiels…

Black Mirror - Bandeersnatch

Alors que faire ? Ben, comme je le disais dans le titre (ouais, faut suivre un peu), le secret c’est d’arrêter de regarder. Parce que finalement, on est tous là comme des ronds de flan à prendre des décisions pour un mec qui n’a rien demandé à personne, et on s’abrutit à passer des heures devant un épisode qui n’a aucun sens, puisque de toute façon, il n’y a pas de bonne fin pour Stephan. Et parce qu’il n’y a pas de bonne fin pour Stephan, quel est l’intérêt de la chercher ? Aucune, donc il faut arrêter de regarder. CQFD. Le message de Black Mirror ici ce n’est pas « Vous êtes manipulés », mais « Qu’est-ce que vous foutez là depuis deux heures trente bande d’abrutis ? ». Le streaming est omniprésent, il est rentré dans le langage courant et dans les habitudes de toute une génération. Le binge-watching (pratique qui consiste à enchaîner les épisodes pendant plusieurs heures) est un phénomène de plus en plus répandu, que nous pratiquons tous, et que Netflix encourage sur les réseaux sociaux. Black Mirror nous met ici en garde contre un mode de vie dont nous n’avons sans doute pas encore compris les dangers.

En effet, comme Stephan a perdu son libre-arbitre et voit ses choix définis par les auteurs de la série, nous, spectateurs, faisons l’expérience de la même illusion de liberté en regardant cet épisode : tout content que nous sommes de décider pour le personnage principal, nous en oublions que la liberté promise et donnée dans cet épisode n’est qu’un mirage. Force est de constater que les choix qui nous sont proposés sont non seulement limités, mais rédigés et scénarisés par les créateurs de Black Mirror. Là ou je me détache de la théorie du complot, c’est que non, on ne nous met par en garde sur le fait que le gouvernement ou je ne sais qui nous contrôle, mais qu’en réalité nous sommes prisonniers de notre plein gré, prisonniers de Netflix qui prend les décisions pour nous en nous laissant penser que nous sommes les auteurs d’une farce écrite à l’avance. Le syndrome de Stockholm de notre génération.

 

Alors quelle conclusion tirer ?

L’intrigue en elle-même, on ne va pas se mentir, elle n’est pas très intéressante. Malgré une ou deux très belles mises en abime, on a vite l’impression d’avoir fait le tour du sujet. Et c’est précisément parce que je le trouve décevant que je pense que Bandersnatch est une invitation à ne pas être vu. Après tout, les scénaristes de Black Mirror ont un talent que nous connaissons, et je suis convaincu que si ce qui devait être leur meilleur épisode est finalement un opus moins bon que les autres, c’est pour une bonne raison.

De toute façon, avec les sociétés de production qui créent leurs propres plateformes de streaming et qui ne vont pas tarder à rapatrier leurs films, Netflix ne pourra bientôt plus diffuser que ses propres créations. C’est finalement une bonne nouvelle : ce qui est intéressant aujourd’hui chez Netflix c’est l’offre de films et de séries pour un seul abonnement. Mais si demain il faut payer 36 plateformes pour avoir accès au même nombre de créations, il deviendra vite plus rentable de sortir avec des potes boire une bière que de regarder des séries tout seul chez soi. Mission accomplie pour Bandersnatch donc.