Cécile Schilis-Gallego, dans un article pour Slate en octobre 2018, évoque la manière dont la plupart des jeunes femmes découvrent leur pilosité a l’adolescence, au début de la puberté, à travers une remarque désagréable et donc un sentiment de honte. En effet, combien de femmes portent le souvenir marquant d’un jour honteux aux alentours de leurs douze ans ou elles ont oublié d’arracher, de raser, de faire disparaître ces quelques poils hideux se cachant sous leurs aisselles ou ce duvet sur leurs jambes ? Ce jour où elles ont distraitement levé la main pour répondre à une question, où elles se sont étirées, ont passé une balle en sport : autant d’erreurs déclenchant une avalanche de moqueries et de remarques dégoutées. “Ah mais t’es crade !”, “Va te raser !”, “C’est la forêt amazonienne !”. Dès leur plus jeune âge, on explique aux femmes nées dans la société de consommation occidentale qu’être poilue, c’est sale, honteux, laid. On leur vend ainsi une myriade de produits cosmétiques pour résoudre ce problème tenace que sont leurs poils. On leur dit que c’est ça, être une femme normale, rabâchant le fameux adage “Il faut souffrir pour être belle”. Mais le faut-il vraiment ? À quand remonte cette obsession pour le corps féminin lisse ? Pourquoi la femme poilue déclenche-t-elle tant de débats, de peur, de dégoût ?

Pourquoi déteste-t-on les femmes poilues ?

Article écrit par Noémie Farcy-Michel

Le poil, toute une histoire

Commençons tout d’abord par un constat : dans notre société occidentale, le poil féminin n’existe pas ou, en tout cas, il est très bien caché. Même lorsque le sujet de l’épilation est abordé, au travers de pubs ou d’articles de magazines féminins, les corps mis en avant pour illustrer produits et techniques d’épilation sont lisses, sans poils. Ils apparaissent comme normaux, naturels, alors qu’ils sont artificiels : c’est le résultat d’un travail sur le corps.

Dès l’Antiquité, en Occident, une distinction genrée dans la signification du poil apparaît : le poil est un symbole de virilité. Une visite dans n’importe quel musée peut confirmer cette interprétation : les statues des dieux grecs et romains de l’Antiquité arborent fièrement leur longue et épaisse barbe, symbole d’autorité et de force, tandis que les déesses sont lisses, symbole de pureté et de douceur. Cette association du poil avec la virilité et la masculinité perdure en Occident jusqu’à aujourd’hui, comme le montre une pub pour la marque de produits dépilatoires Veet. En 2014, elle lance une publicité où un homme est censé jouer une femme non-épilée qui effraie son conjoint au lit lorsqu’il caresse sa jambe et s’aperçoit de sa pilosité. La publicité conclut par “Don’t risk dudeness” (“Ne risquez pas d’être un bonhomme”) et invite les femmes à s’épiler pour se sentir féminines en toutes circonstances.

https://www.youtube.com/watch?v=u_-YtrtbZNE

(Mauvaise Graine Magazine n’est pas en accord avec le titre de la vidéo)

Cette continuité historique en Occident, ponctuée de quelques fluctuations, qui désigne le poil comme un attribut strictement masculin, et qui construit le corps féminin imberbe comme étant naturel, n’est cependant rien de plus qu’une particularité culturelle. Même si l’image de la femme imberbe s’exporte partout dans le monde via Hollywood, l’industrie pornographique ou des produits et publicités distribués dans le monde entier par des multinationales ; et même si cette obsession n’a jamais été une exclusivité occidentale ; il n’en est pas moins vrai qu’elle est loin d’être universelle et qu’elle ne correspond pas toujours aux mêmes injonctions sociales. Alors qu’en Occident l’absence de poil chez les femmes est liée à leur féminité, ailleurs, elle est parfois liée à des injonctions religieuses, ou à des rôles différents dans la société.

Le poil, une responsabilité féminine

Comme le montre la pub Veet citée plus tôt, une femme commettant la grave erreur de laisser des poils non-épilés à n’importe quel endroit de son corps se verra sanctionnée socialement et rejetée pour avoir été incapable de “prendre soin d’elle”. Pire encore, certaines femmes contrôlent leurs activités en fonction de leur niveau d’épilation. Elles renoncent à un rapport sexuel si elles estiment n’être pas assez épilées ; elles cachent leurs bras sous des t-shirts à manches longues en plein cagnard ; elles préfèrent un jogging à une virée à la piscine, etc… Naomi Wolf, théoricienne féministe, donne une explication à cette autocensure. Elle souligne que dans la société de consommation occidentale actuelle, et ce depuis son apparition au début du XXe siècle, le marketing s’emploie à faire des femmes des consommatrices, avant tout. En mettant en avant des standards de beauté inatteignables, la publicité, les médias et les films maintiennent les femmes dans une constante course à la beauté qui les pousse à une consommation à outrance de produits cosmétiques. Le corps, dans la société de consommation, est constamment sujet à transformation. On le rêve plus tonique, plus fin, plus lisse : en tout cas différent de ce qu’il est actuellement.

© Arvida Byström pour Adidas
© Arvida Byström pour Adidas

Pourquoi cette peur du poil ?

L’obsession pour le corps féminin imberbe n’est cependant pas qu’une manifestation de la tendance.  La représentation dominante du corps dans la société de consommation nous pousse à nous détester et à changer, constamment changer. Karin Lesnik-Oberstein, auteure de l’ouvrage The Last Taboo : Women and Body Hair (2011), dit que la pilosité est ce qui marque la distinction ultime entre hommes et femmes dans notre société actuelle. Les femmes poilues, en refusant le décret social qui donne aux hommes l’exclusivité du poil, font voler en éclat les distinctions de genres sur lesquelles une grande part de la société patriarcale est construite. 

Il ne faut cependant pas confondre ce constat avec un appel à la haine envers les femmes sans poils. Elles ne sont ni des victimes du système, ni les responsables de la reproduction de normes de beauté. Ce qui importe maintenant, c’est de normaliser la pilosité féminine, au travers de la publicité, des films et des médias en général. Certaines marques vont déjà dans ce sens, notamment la marque de rasoirs Billie qui, en juin dernier, a mis en ligne une publicité pour ses produits montrant des femmes poilues. Une première !