Charles a 22 ans et il est « lighteux ». Enfin, il est technicien lumière, quoi. Il travaille en tant qu’indépendant dans le monde du spectacle un peu partout dans le Nord. Ça signifie qu’il s’occupe d’installer les lumières sur les plateaux et ensuite de régler l’éclairage de la scène et les effets de lumière. En fonction des jours, on peut lui attribuer des postes différents. Mais Charles est aussi ce qu’on appelle un intermittent du spectacle. Enfin, comme il le dit lui même, « globalement c’est compliqué ». Alors on lui laisse la parole : c’est encore lui le plus à-même de nous expliquer le job de technicien lumière.

Interview de Charles - technicien lumière

Propos recueillis par Eva Darré-Presa

En quoi consiste le métier de technicien lumière ?

Je travaille comme technicien audiovisuel. Plus précisément, dans la lumière, pour le spectacle. Faire de la lumière pour le spectacle, ça consiste à mettre des projecteurs sur des ponts ou sur des perches dans un théâtre. Ensuite, sur une console, on va prendre le contrôle sur les projecteurs pour créer des mémoires ou des séquences. Comme ça quand j’appuie sur un bouton, certaines s’allument, d’autres s’éteignent.

Il y a une certaine gradation dans le spectacle. Tu peux être assistant lumière, donc poser les projecteurs. Tu peux être plus haut dans les postes et être pupitreur (c’est le mec qui va être sur la console lumière). Ça consiste aussi à faire des créations, ce qu’on appelle des plans de feu, c’est-à-dire choisir des projecteurs.

Finalement, ce qui est assez amusant, c’est que puisque je suis indépendant, d’un jour à l’autre je peux me retrouver aussi bien assistant ou avec un grade plus important. Peut-être que dans deux semaines, je serai au poste un. Évidemment quand t’évolues, tu fais en sorte de garder uniquement les postes les plus intéressants et les plus valorisants. Mais ce qui est cool dans ce métier, c’est que ça se renouvelle sans cesse et que tu ne t’ennuies pas.

Et à côté de ça, je fais aussi un peu de son et de vidéo parce qu’on me propose des piges.

Quelles études as-tu faites ?

Alors j’ai fait un BTS Audiovisuel à Jean Rostand à Roubaix. Il y a cinq options là-bas et j’ai fait l’option exploitation des équipements et techniques d’ingénierie, qui consiste à faire de la régie vidéo. C’est plus axé sur la télé.

Même s’il y a des liens avec ce que je fais actuellement, mon diplôme n’est pas forcément le plus adapté. J’aurais dû faire ce qu’on appelle un DMA lumière. Pendant mes stages, des gens faisaient de la lumière à côté, ça me plaisait et je suis allé les voir. Et de fil en aiguille, je me suis retrouvé à faire ça.

En un sens, le diplôme on s’en fout complètement. On ne m’a jamais demandé mon CV par exemple. Les études permettent de donner une base et surtout un réseau grâce aux stages. C’est le réseau qui est hyper important.

Combien as-tu d’années d’expérience ?

J’ai eu mon diplôme il y a deux ans et demi, donc en 2016. Mais j’avais commencé à bosser un peu avant. Donc ça fait trois ans et quelques jours que j’ai fait mon premier contrat d’intermittent. Après si on retourne un peu plus loin, je filais des petits coups de main dans des théâtres et des asso. 

Est-ce que tu penses vouloir faire ça toute ta vie ?

Alors, oui et non. Si je le fais toute ma vie, ce sera pas toujours de la même manière. Parce qu’aujourd’hui je peux facilement commencer à 22h et finir à 2h du matin. Donc, pour moi qui n’ai pas de femmes ni d’enfants, c’est plus intéressant.

Par contre, quand j’aurai 35-40 et éventuellement une femme et des enfants, je ne pourrai pas faire ça. Donc, soit je le ferais en CDI dans une salle qui me donnera mes dates six mois à l’avance, soit je changerais complètement de métier.

Je vois aussi beaucoup de divorcés dans ma profession, des gens qui n’arrivent pas à tenir leur couple parce que leurs femmes aimeraient les voir plus souvent… Mais ils aiment trop leur métier.

 

« Ce métier, je pense que je le ferai surtout pour ce moment que j’adore où je suis à la console lumière et qu’au plateau, on me dit qu’on commence dans une minute. On fait le décompte sur dix secondes, et j’ai le coeur qui s’accélère. J’appuie sur le bouton, la lumière s’éteint progressivement et tout le public réagit. C’est mon moment préféré. »

 

Comment trouves-tu tes contrats ?

Charles Buisine, technicien lumière

Au début, j’ai dû un peu taper à toutes les portes, en sortant du BTS. J’ai eu de la chance qu’on m’ait proposé, par réseau, il y a trois ans, un contrat de 150 heures. Et après j’ai dû frapper à des portes. Je n’ai pas eu des trucs très intéressants mais j’ai eu de la chance pendant mes stages de rencontrer des gens, de bien bosser face à eux.

De fil en aiguille, je n’ai plus eu à chercher. Hier, j’ai reçu un texto disant « Salut, est-ce que t’es dispo de telle date à telle date ». Maintenant je ne cherche plus, j’attends que ça vienne. Je préfère avoir trois employeurs fidèles à qui je dis souvent oui plutôt que dix à qui je vais être obligé de dire non.

Est-ce que ça t’effraie parfois d’être indépendant par rapport à la précarité ?

J’ai mon statut qui me protège. J’ai plus de sécurité que quelqu’un en CDI vu que je peux toujours trouver un autre employeur. Par contre je ne veux pas du statut d’auto-entrepreneur, c’est ultra précaire. Je serais plus payé à la journée mais le jour où je ne travaille pas, je n’ai rien du tout.

Je le trouve très humain ce statut d’intermittent. Je travaille beaucoup donc je paye le chômage à des artistes et techniciens. Mais si demain je me casse une jambe, c’est eux qui vont payer le mien. C’est ultra solidaire.

Il y a des controverses au niveau de notre statut puisqu’il coûte un peu d’argent. Il y a deux ans, des politiciens disaient que notre statut coûtait un milliard. C’est vrai, mais ce qu’ils n’avaient pas dit c’est que comme on travaille, on cotise plusieurs centaines de millions. Notre statut permet aussi de faire payer les places de concerts ou de spectacles pas trop chers. C’est très rentable finalement, puisqu’on fait vivre la culture. Mais est-ce que la culture doit être rentable ? Ça c’est un autre débat !

Sans intermittent pas de spectacle

Qu’est-ce que ça signifie « intermittent du spectacle » ?

C’est un statut très solidaire. Ça signifie que dès que je bosse 507 heures pendant 12 mois, j’ai le droit à un an d’allocations chômage. Et si je travaille 1000 heures par exemple, je vais gagner beaucoup plus chaque journée où je ne travaille pas. Plus mon salaire va augmenter, plus mes allocations chômage vont diminuer. Mais ça me fait une sécurité. Donc à la fin du mois je n’ai plus rien de Pôle Emploi si j’ai beaucoup travaillé, mais j’ai une sécurité et je suis moins précaire.

Être intermittent ça nous permet d’être libre. Mes employeurs savent que je n’ai pas besoin d’eux puisque j’ai d’autres employeurs derrière. Du coup, ça se passe très bien.

Vois-tu des inconvénients à être intermittent du spectacle ?

Par rapport à quelqu’un en CDI, oui, il y en a. On est vus comme plus précaires donc pour faire un emprunt, c’est plus compliqué par exemple. Pour moi il n’y a pas d’avantages ou d’inconvénients. Il y a simplement des caractéristiques qui font que c’est à toi de voir.

 

“Job de Mauvaise Graine” c’est le rendez-vous mensuel de ceux qui n’ont pas envie de suivre des chemins tout tracés et qui ont décidé de vivre de leur passion. C’est dans cette rubrique qu’on va parler de métiers qui sortent des sentiers battus pour que la mauvaise graine qui est en toi découvre autre chose que médecine ou commerce. Sans jugement aucun, il est l’heure d’explorer les mille facettes de ce monde qu’on appelle celui du « travail ».