Le bestiaire crado et merveilleux de Carolein Smit

Dans le faste de deux anciens hôtels particuliers rue des Archives, des clebs décharnés nous accueillent la gueule ouverte. L’air plutôt mal en point, les chicots en champ de bataille et les langues sorties, ils restent pourtant immobiles. En exposition sur un gros bloc blanc, on les voit briller. Est-ce la céramique dont ils sont faits où leurs colliers qui ferait jalouser les fans de la maison Schiaparelli ? Nul.le ne sait. Mais force est de constater que ces créatures tout droit sorties des enfers ont un je-ne-sais-quoi de sublime. 

Crédits photos : Lauriane Haumont

Article écrit par Lauriane Haumont

Retour sur l’exposition Dents ! Crocs ! Griffes ! au Musée de la Chasse et de la Nature (à découvrir jusqu’au 5 mars 2023)

C’est qui, Carolein Smit ? 

Tout droit venue des Pays-Bas, elle s’essaie à la céramique dans les années 1990, c’est le coup de foudre. Elle emprunte au Moyen-Âge, aux mythologies et aux légendes. Le baroque n’a plus aucun secret pour elle. Son petit monde artistique lui a fait créer des bestioles en céramiques émaillées par pelletées qu’elle expose dans des collections publiques du monde entier (Suisse, Allemagne, Turquie, Chine). On se l’arrache et, cette année, c’est Paris qui profite de ses services. Pour sa première exposition personnelle dans la capitale du pays du fromage et du pinard, elle n’y va pas avec le dos de la cuillère. Avec une délicatesse et un sens du détail qui force le respect, elle nous catapulte dans son univers qui fait cohabiter le merveilleux et le patibulaire. 

Carolein au pays des merveilles

Chouettes, bouquetins, chiens, chats et rapaces vous accueillent dans une salle aux murs blancs et bleus nuit qui font se soulever les sourcils. Comme prise d’une fièvre ou d’une inspiration de dernière minute, Smit accroche sur le mur qui nous accueille de petites chauves souris qui hurlent en silence. L’animalerie est ouverte et on ne sait plus où donner de la tête. Doit-on s’attendrir sur les petits chats au centre de l’îlot ? Sentir le regard de ces magnifiques charognards de vautours qui nous accueillent en bande organisée du haut de leurs piliers de plâtre blanc ? Ou tenter d’entrapercevoir le corps de gamin dissimulés sous des peaux bovines ensanglantées ? Son bestiaire s’inscrit dans les mythologies grecques et chamanes. Les faunes ont l’air d’être en état transcendantal. On croit reconnaître des animaux mais un détail les transforme en monstre. C’était donc ça ce qu’ont ressenti Blanche Neige, Alice et Peau-d’âne ? Et bien on en redemande ! 

Le musée et Carolein Smit, Just Married !

Si vous êtes familier avec le Musée de la chasse et de la Nature qui est – en tout objectivité oui, oui – l’un des meilleurs musées de la capitale, vous êtes déjà au courant de leur petite manie d’insérer dans leurs espaces d’expositions permanentes des petites touches de la temporaire en cours. La Carolein ne déroge pas à la règle et s’immisce dans le confort feutré des différentes salles du lieu: ses œuvres sont posées sur une étagère, sur un meuble, entre une lampe et un vase vide, trônent au milieu du parquet, se constituent en trompe l’œil dans des vitrines remplies d’animaux empaillés. Comme si elles avaient toujours été là. En disposant par petites touches les bestioles de Smit, le musée nous convainc sans trop d’efforts de l’intérêt de faire coexister ces deux univers. C’est un mariage d’amour, d’une évidence artistique folle et ça nous ravit les mirettes. 

Crédits photos : Lauriane Haumont

Un soucis du détail

S’il y a bien quelque chose que l’on ne pourra pas retirer à l’artiste, c’est son sens du détail. Ses volatiles et autres petits singes sont percés de picots posés à la main, un à un, dans le plus grand des calmes. On lui envie sa patience et sa délicatesse d’orfèvrerie. Ça foisonne, il y en a de partout. Les muscles des bêtes déconnent par-dessus le marché. Les pattes se brisent sur le marbre, les peaux se déchirent sous la pression des doigts, les corps humains et animaux s’enchevêtrent. C’est crade mais qu’est ce que c’est beau. Carolein Smit nous raconte ses histoires jusque sur les peaux tatouées de ses créatures, jusqu’au choix des plantes soutenant en ornement tous ces corps que l’on croit reconnaître mais qui clochent drôlement. Chaque petit détail est un élément de narration qui met en majesté la souffrance, la violence et la satisfaction de la vision du bizarre. Et le bon appétit !

Vous pouvez découvrir ce festoche de quirky au Musée de la Chasse et de la Nature, 62 rue des archives (Paris 75003) jusqu’au 5 mars 2023. 

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